" Pour l'agrément, c'est la débrouille "

31/10/18 à 09:00 - Mise à jour à 10:43

Marie Kechtermans (GBO-Cartel) détaille les difficultés qu'ont les jeunes médecins à obtenir leur agrément pour pouvoir enfin croquer la vie de médecins à pleine dent. Certains, en cette fin d'octobre, attendent toujours le sésame de l'administration. Pourquoi cette lenteur alors que tous les documents sont en ordre ? Que faire lorsqu'on est assistant et qu'on commence début octobre chez un maître de stage ? Lorsqu'on est médecin solo " lâché " dans la nature ? Quelques réponses d'une jeune femme médecin pleine d'entrain.

HealthCare Magazine : Les jeunes médecins ont le plus grand mal du monde à recevoir leur agrément, entend-on çà et là. Expliquez...

Dr Marie Hechtermans : le problème se situe à deux niveaux et n'est pas forcément lié à l'assistanat en trois ans. Il est récurrent. Le premier niveau concerne les étudiants qui ont terminé leur six ou sept ans de médecine et qui ont besoin d'un numéro Inami pour pratiquer leurs stages. Actuellement, certains médecins effectuant leur stage en sont dépourvus. Cela pose aussi un problème au maître de stage car l'assistant ne peut pas facturer d'actes. Cela ouvre la porte à des situations limites où un assistant ne peut techniquement pas travailler mais commence son stage par contrat disons début octobre. L'autre niveau concerne des étudiants 7+2 ou 6+3 (situation personnelle) : j'ai obtenu mon agrément donc je suis chanceuse. Mais un certain nombre de mes amis et confrères l'attendent toujours. Ils peuvent donc travailler seulement à 75 % du tarif conventionné soit 18 euros la consultation. C'est donc un grand manque à gagner et les patients qui se disent " chouette j'ai trouvé un médecin pas cher " vont vite déchanter... Ensuite, il reste à obtenir l'accréditation, qui est une toute autre histoire. Nous vivons donc une période de battement un peu singulier pendant laquelle on est moins payé. C'est stressant, autant pour les assistants que pour les médecins en attente d'agréation, car cela donne l'impression d'être punis. Il ne se passe rien. Cela ouvre la porte à des magouilles pour être payé prix plein : l'assistant est là. Il travaille mais ne peut signer de documents... Il va falloir le payer à la fin du mois.

Ce mécontentement est partagé par les maîtres de stage ?

Bien évidemment car les jeunes assistants démarrent leur formation quoi qu'il arrive. C'est un stress. Les Maîtres de stage ne sont pas contents. Pour les jeunes médecins " dans la nature ", ils sont en principe indépendants de leurs parents depuis deux ans et peinent à subvenir à leurs besoins. Pas mal de copains font des calculs : si je n'obtiens pas mon agrément d'ici le mois prochain, comment vais-je payer mon emprunt hypothécaire, etc. ?

Tous sont logés à la même enseigne ?

Non, cela varie selon les situations. Un agréé qui commence en maison médicale au forfait va continuer avec son statut d'assistant. Par contre un médecin qui démarre en solo, le manque à gagner est important. Il y a une disparité entre les étudiants alors qu'on est entré en même temps et qu'on sort en même temps.

C'est récurrent cette situation ?

Cela dure depuis longtemps. Chaque année, les problèmes recommencent.

C'est à l'Inami que ça coince ?

A plusieurs niveaux. Pour obtenir un 005-006, c'est un long parcours. Il faut rentrer un dossier complet par recommandé à la commission d'agrément. L'accusé de réception prend du temps donc on s'inquiète. La commission d'agrément donne ensuite sa décision. Le rapport de stage va être examiné devant une commission des pairs. Ensuite, cela part à l'administration. J'ai rendu mon dossier le 20 août. Il est passé devant la commission le 19 septembre, et j'ai reçu mon agrément le 8 octobre et j'en ai été informé le 20 et j'aurai même mon accréditation le 1er novembre. Mon cas est donc idéal. Mais beaucoup d'amis ne sont pas sûrs de voir leur dossier examiné à la session d'octobre alors qu'ils ont rendu un dossier avant moi.

Si on rate le train d'octobre, que se passe-t-il ?

Il faut attendre le mois suivant... On guette. On appelle l'Inami (les lignes sont ouvertes seulement le jeudi matin). Le seul intérêt c'est qu'on s'entraide entre jeunes pour obtenir des infos.

Vous êtes seule face à cette démarche ?

Complètement. Et des légendes urbaines circulent. Le dernier carnet de stage qui comprend au jour le jour ce que nous faisons, on nous dit qu'on peut l'envoyer x mois à l'avance. Mais alors que fais-je des semaines de stage qui suivront ? Faut-il inventer notre activité, laisser les pages vides ? Personne ne sait. Certains inventent donc des choses qu'ils voient toutes les semaines. Il y a des anecdotes amusantes comme ça: ces fameux carnets peuvent être envoyés via internet, uniquement s'ils pèsent moins de 4 MB. Or des fichiers pdf ramenés à 4 MG, c'est illisible. Des confrères ont trouvé qu'il y avait moyen de fractionner les pdf et d'en envoyer plusieurs de suite en rechargeant la page à chaque fois. Cela prend évidemment un temps fou de l'envoyer 25 fois. J'ai eu un time out de mon login un moment donné...

Vous êtes sûre que quelqu'un lit véritablement ces carnets de stage ?

Je n'en sais rien. C'est une bonne question. En MG, on fait un compte-rendu. Quelques fois, on écrit " infection virale +++" et c'est tout. Si quelqu'un les lit, qu'il se fasse connaître ! On est au moins 150 primés par an en MG. Si la personne est seule, elle devrait lire 50 pages x 150.

Si vous n'avez pas le sésame, vous faites quoi ?

C'est la débrouille. L'assistant va utiliser son 000, le code du " bébé docteur " pour faire un job hospitalier pendant les vacances. Il ne permet pas d'attester " sur ordre de ". Donc, on remplit la prescription sans signaler le nom. Pour certains traitements, il faut des documents présignés par le maître de stage. Si l'assistant n'a pas même de 000, c'est encore pire. Il faut que tout soit présigné par le maître de stage. Au niveau responsabilité, c'est problématique. Ou bien le stagiaire se place à côté du maître et observe ce qu'il fait. Dans ce cas-là, je comprends la colère des formateurs qui paient le stagiaire 1.500 euros par mois pour des prunes.

Dans quel état d'esprit êtes-vous ?

C'est frustrant et angoissant car après neuf ans de MG, on démarre véritablement sa vie de médecin un peu dans le brouillard. Sauf si on s'y met de manière illégale. J'aimerais savoir pourquoi cela traîne ainsi. Je me sentirais mieux si je le savais. Je ferais preuve d'empathie envers le " système "...